Le moraliste atteint de moralisite aigüe

Il était une fois, un homme atteint de moralisite aigüe. Sa maladie était de celle qui s’émancipent en grandissant et il peinait à la dompter. Enfant, un mensonge l’épouvantait. Adulte la tromperie l’exaspérait. Prompt à l’engagement, il faisait de chaque conversation une parole donnée et bien que son interlocuteur devenait un contracteur à sa propre insu, il tenait à rendre grâce à sa promesse et ce sur l’honneur. Et bien logiquement il portait l’exigence sur autrui de sa propre inclinaison. Cette dévotion qui faisait sa fierté fut la raison de sa perdition.

Un jour qu’il attendait des compagnons réputés tardifs, il arriva à l’heure dite précédée de deux minutes. Ces camarades le firent attendre un moitié d’heure le poussant dans les retranchements d’une colère sourde.
« Et bien ! J’arrive à point nommé comme le veut toute bienséance et voilà qu’en grande impolitesse on me fait lambiner, ronchonna -t-il. Pour sur la prochaine fois c’est moi qui les ferait patienter. »
Le lendemain, au lieu du rendez-vous, il vint avec une décade de retard. Il patienta pourtant le double de la veille. Coléreux de cette double injure, le moraliste s’affranchit de cette amitié peu scrupuleuse à la ponctualité.

Quelques années plus tard, alors que ses crises morales s’accentuaient, il rencontra un éloquent dont les discours civiles l’avait exalté. Ils échangèrent idéologies et critiques et s’enchantèrent chacun de leur locuteur nouveau. Pourtant alors que face à une action spontanée, les discours se préparaient à faire espace aux réactions, l’éloquent disparu méprisant soudain la place de l’engagé. La déception qu’entraina cette fuite, laissa le moraliste dans un désespoir incertain. Car il ne pouvait désormais plus compter ni sur les compagnons de cœur ni sur les camarades d’idées. Et l’avenir semblait bien solitaire pour qui le devoir était un étendard, et la dignité, un état obligé.

Arriva le temps du travail et de ses impératifs illusoires. Comme tout moraliste qui se respecte, il faisait un point d’honneur à finir ses missions en avance quant bien même cela représenterait fatigue et douleurs supplémentaire. N’acceptant le repos mérité qu’une fois la tâche achevée, il s’insurgea des ses collègues enclins aux pauses horaires et congés vantards. Omettant ces droits inaliénables, il mélangea trop vite paresse et calme, devoir et obligation. Il toucha deux mots auprès d’un de ses proches, de ces feignasses dont le travail se résumait en café bu et potins racontés. « À trop exiger de toi même, tu souhaiterais imposer au autres ? Sais-tu que j’en suis ? Et quoi, vas-tu me contraindre aux travaux forcés ? » Il perdit à nouveau un ami.

Sa maladie loin de trouver de remède fut au contraire renforcée par une atmosphère sociale qui chantait fort contre la tempérance. Arriva le jour où on élit un moraliste radical qui considérait que qui ne tenait pas droit n’avait pas de droiture et qui ne faisait preuve d’honnêteté s’opposait aux honnêtes. Le temps des chasses commença et les premières victimes étaient de ces naïfs qui croyaient encore à la morale douce. Oubliant leur aigreurs passées et les responsables de leurs amertumes, les moralistes délivrèrent leur fougue sur des cousins d’idées beaucoup plus modérés. Le moraliste de notre histoire déçu par cette rage amorale, décida qu’il n’était pas meilleur moraliste que celui qui faisait régner l’éthique, la raison et le devoir. Il séduit bien des autres et très vite remplaça dans les cœurs et les têtes les anciens radicaux. Touchant au rêve de l’État Moral ou la droiture est reine, il s’autoproclama tyran des lendemains honorables et créa même un trophée à ce nom. Des proches, amis et camarades ne restèrent personnes car c’était une route solitaire que celle de l’aigreur et de l’arbitraire.

Arrivé à l’âge où l’on se persuade que l’on se raisonne, il était plus certain que jamais de son bon droit à gouverner le monde, que sa droiture était honorable et mémorable et que seul les fous ne savaient l’apprécier. Ainsi de noblesse d’âme en désillusion, il arpenta les chemins terrestres avec ce cœur honnête qui à force de coups s’emmura de dureté. Vous qui lisez ces lignes si vous y reconnaissez un soupçon de votre propre exaspération quotidienne, un larme de vos injures incomprises, une once de votre dignité reniée, prenez bien garde qu’à force de droiture vous n’en deveniez rigide.